L’allégorie du train


L’autre jour, je pensais aux gens vers qui je me tourne quand j’ai besoin de me faire rassurer. Sont quatre, toujours les mêmes. Mon fab four.

 

Dans des moments d’angoisse extrême, j’peux faire appel à plus d’un d’entre eux simultanément. Dans ma tête, j’vois une équation mathématique: plus je demande d’avis pis de conseils, plus j’ai de données en main pour faire une moyenne des opinions que je reçois et bâtir la mienne.

 

C’est à peu près la pire chose au monde à faire, en passant. Faites pas ça. J’apprends (len-te-ment) à faire confiance à mes propres idées, mais tsé, c’est un processus… Comme pour toute ce que tu devrais maîtriser, mais que tu maîtrises pas une fois arrivé à l’âge adulte, et que tu dois apprendre sur le tas pour fonctionner «comme tout l’monde». Responsabilités n’shit.

 

Je réfléchissais à ça en me disant que j’monopolise pas mal de ressources pour des idées sans fondement auxquelles j’accorde de l’importance alors que j’ai le pouvoir de faire le contraire.

 

« T’imagines, le temps qu’on a passé depuis qu’on est ensemble à travailler à te rassurer et à parler de tes angoisses? Tout ce temps-là qu’on aurait pu passer à se coller, à écouter des films, à parler de plein de choses… »

 

Quand tu vis dans le futur, quand tu t’évertues à le deviner, c’est le présent que tu sacrifies.

 

Tout ça m’a ramené en tête une image que j’ai sortie en thérapie un moment donné pour expliquer à ma psy comment je faisais pour «me gérer» dans les périodes plus faciles, dans les périodes où je vais bien. Je me souviens honnêtement plus si j’ai lu ça quelque part ou si l’image en question est de moi. En cas de doute, faut s’donner le crédit, right?

 


 

Imagine-toi que t’es dans un train, mettons. Où tu t’en vas, je sais pas. C’est pas important. Y fait beau. C’est le printemps. C’est une température que t’aimes ben, parce que c’est ni trop chaud, ni trop froid, et que l’air sent la terre mouillée.

 

T’es toute seule dans ton wagon. C’est calme. Tu te sens ben. Tu sens que t’es où t’es censée être.

 

Tu décides de te lever pour te délier les jambes un peu. C’est cool, le train, mais, le transport, c’est toujours un peu long. Tu te tiens debout devant une fenêtre.

 

Y’a des champs. De temps en temps, le train traverse un quartier industriel. Y’a de la scrappe pis du métal sur le bord de la voie ferrée. Une fois la ville passée, du blé pis du gazon à perte de vue. Encore.

 

Tu t’étires la tête un peu vers la gauche, par curiosité. Pour essayer de voir d’avance quels paysages le train te permettra de découvrir plus loin. Au loin, le ciel semble plus sombre. Un orage? T’aimes ben les orages. Quand t’es seule chez toi, ça te donne une raison de te coucher sur le divan et de te plonger dans un bouquin. Tu te dis que tu devrais pas attendre les orages pour t’offrir ce luxe.

 

T’es pas sure sure que t’aimes les orages en train, par contre.Et s’il ventait trop fort? Et si une rafale faisait basculer le train? Tu te demandes si les fenêtres sont solides. Est-ce qu’un grêlon trop massif pourrait les faire craquer? Et la pluie, est-ce que ça peut faire dérailler un train? Ça glisse, non?

 

À travers la fenêtre, le ciel s’obscurcit au même rythme que l’inconfort en toi grandit.

 

Une pensée te traverse l’esprit: «tu peux pas faire grande chose contre ça, ma belle.»

 

Loin de t’inquiéter, cette idée te réconforte.

 

Tu t’assois près de la fenêtre. De grosses gouttes viennent s’y écraser. Dans ta tête, l’angoisse. Dehors, les nuages. Tu les regardes passer. Tu les contemples. Tu ne t’y attardes pas. Tu prends conscience qu’ils existent, tu les regardes défiler et tu constates qu’à un moment, ils quittent ton champ de vision. De nouveaux nuages et de nouvelles angoisses prennent leur place, quelques secondes seulement, puis disparaissent à leur tour.

 

Devant tes yeux, une éclaircie. C’est passé.

 


 

Ça a l’air que ce qui fait la différence entre quelqu’un d’angoissé et quelqu’un qui l’est pas, c’est pas les pensées. Les pensées weirds, dérangeantes et choquantes, ça a l’air que tout le monde les a. La différence, c’est que les gens angoissés, au lieu de regarder les pensées angoissantes passer en se disant «ah ben, quessé ça donc, c’te pensée-là? Coudonc.», prennent le temps de s’arrêter à chacune d’elles et de leur accorder de l’importance. Je pense que c’est là, l’erreur. C’est pas parce qu’une pensée angoissante te traverse l’esprit qu’elle est vraie, ou que tu devrais t’y attarder à tout prix. Au contraire. En t’y attardant, tu lui donnes du crédit qu’elle mérite pas.

 

Je connais des gens qui ont des angoisses terribles. Des gens qui ont peur d’être pris d’une impulsion soudaine qui les forceraient à tuer leurs propres enfants. Imaginez la culpabilité. Comment une telle pensée peut te traverser la tête? Pourquoi ta propre tête t’enverrait ces messages-là? Y’a pas de réponse. C’est bête comme ça.
C’est pas évident, j’te l’accorde. Mais essaie, juste une fois. Essaie de regarder passer les nuages au lieu d’te torturer à te demander si tu pourrais pas inventer une machine qui te permettrait de les éradiquer. Sont là pour rester, les nuages.


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l’adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.

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