Comment j’ai appris qu’il n’y avait pas de lutin qui vivait dans ma tête


lutin

À quel âge est-ce qu’on vous a parlé de santé mentale pour la première fois?

Si je me rappelle bien, les premières vraies discussions que j’ai eues à ce sujet remontent à l’adolescence. Le premier souvenir clair que j’en ai me vient d’un cours d’Éthique et culture religieuse que j’ai suivi en secondaire 3. Avant ça, on m’a probablement dit que le pot allait me rendre schizophrène ce qui, visiblement, m’a profondément marquée. #not

Claire. C’était une prof fantastique, dévouée et passionnée par sa profession comme j’aspire à l’être par la mienne un jour. J’ignore si la sensibilisation aux problèmes de santé mentale était au programme gouvernemental ou si elle a décidé de son propre chef d’aborder le sujet avec ses élèves. Faut dire qu’un membre de sa famille était atteint de schizophrénie, et donc que le sujet lui tenait à coeur.


J’ai 10 ans. On est à la fin du mois de juin. Je suis à Québec avec mes camarades de classe. On a fait le trajet en bus et on dort à quatre dans une grande chambre d’hôtel. Y’a toutes les postes sur la télé, on capote. On a mangé du spaghetti dans un gros resto de pâtes pis j’ai mis une tonne de parmesan râpé sur les miennes parce que c’était à volonté.

On est allés à la Citadelle, aussi. Je me souviens pas de grand chose. Fort possible qu’on ait fait preuve de très peu d’originalité en essayant de faire rire les gardes qui portent des hauts chapeaux et qui ont pas le droit de rire. Je sais qu’on a fini la visite à la boutique de souvenirs. On était quelques filles à s’être massées autour d’un présentoir à signets – ceux qui te donnent la signification de ton prénom – et on trouvait ça ben drôle de savoir que le nôtre voulait dire «Fleur délicate» en mandarin ou «Taureau assidu» en suédois.

Tout au bas du signet, on nous donnait notre chiffre chanceux. J’ai hérité du chiffre 9, et je remercie le ciel de pas m’avoir attribué le chiffre 38 parce que depuis ce jour, tout ce que je fais, je le fais par multiples de 9.


L’étrange mais somme toute anodine habitude que j’ai pris de tout compter mentalement a pris en peu de temps des proportions démesurées. Je suis maintenant responsable de la vie de tout le monde parce que c’est la peur de la mort, la mienne et celle des autres, qui est à la source de toutes mes compulsions.

Si mes lettres ne sont pas parfaitement bouclées quand j’écris, c’est ma mère qui va mourir.

Si je ne retiens pas 9 fois mon souffle pendant 9 secondes parce que j’ai eu une pensée macabre, je vais me faire assassiner en rentrant de l’école.

Si je ne débranche pas tous les électros de la maison avant de sortir, le feu prendra et ma famille et mes chats vont y passer.
Je ne comprends pas d’où viennent ces inquiétudes, et je ne comprends pas pourquoi je dois tout calculer, pourquoi je suis prisonnière de ces obligations. Est-ce que tout le monde doit compter pour sauver sa peau?

Je marche vers l’école. J’ai 12 ans. Je décide qu’il y a un lutin qui vit dans ma tête. C’est lui qui veut me faire peur, pour rire. Je lui crie de me laisser tranquille.


Trouble obsessionnel compulsif. C’est Claire qui m’en parle pour la première fois. Elle parle de connaissances qui se lavent les mains jusqu’à en saigner, qui perdent des heures de leurs journées à vérifier que leurs ronds de poêle sont bien éteints et qui comptent, qui comptent leurs pas, leurs mots, leurs respirations, leurs clignements de yeux, parce qu’ils croient que s’ils ne le font pas, le ciel leur tombera sur la tête et sur la tête de tous ceux qu’ils aiment et que ce sera leur faute parce qu’ils auront pas écouté la voix dans leur tête qui leur disait de compter. Et alors leur lutin à eux leur dira: «Je te l’avais dit.»

Je ne sais pas comment réagir. Pour une rare fois en 5 ans, je prends le temps d’apprécier le silence qui tasse toutes les angoisses dans ma tête. Le lutin qui m’habite n’est pas un lutin. Mon lutin est un trouble mental qui affecte de 2 à 3 % de la population.


Les étiquettes ont mauvaise réputation. On m’a souvent dit que ça sert à rien, qu’on utilise des mots pour mettre les gens dans des p’tites boîtes de façon complètement arbitraire. C’est souvent vrai, remarquez. C’est un autre débat. Reste que je me revois à 15 ans, heureuse comme jamais de m’en faire accoler une, une étiquette. Heureuse de faire partie d’un groupe de gens qui vivaient la même chose que moi.

J’ai jamais eu honte de mon trouble et j’en ai toujours parlé ouvertement, un peu candidement même. C’est ma bébitte. Je l’ai apprivoisée pis on s’entend correct maintenant. On se partage la place qu’il y a dans ma tête. Desfois, quand elle tire un peu trop la couverte de son bord, j’y donne un p’tit coup de pied din côtes pis elle se r’place.


Claire nous parlait de troubles mentaux comme on raconte sa fin de semaine à un ami. Ça a rendu plus légère cette prise de conscience qui aurait pu être plus lourde. Mettre des mots sur ce qu’on vit ou sur ce que d’autres vivent, ça permet de normaliser, de rendre l’intangible tangible. Ça fait exister dans le monde concret des choses qui seraient peut-être restées cachées longtemps autrement. Au final, ça fait beaucoup de bien à tout le monde. Ayons pas honte de nos bébittes. #freethebébittes

 


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l’adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.

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