Kid Kodak et les livres


Confession: chaque fois que je publie une photo ou une vidéo de ma fille sur les réseaux sociaux, je passe près de pas le faire et je finis par cliquer sur send en vitesse avant de commencer à culpabiliser, de risquer changer d’idée et de finir par garder ces images là pour moi.

« J’vais tellement gosser tout l’monde avec c’te quinzième photo de ma fille qui fait des bulles avec sa bouche. »

« Elle va tu me le reprocher dans quinze ans? Elle va tu me dire que je lui ai créé une vie sur internet à laquelle elle a pas consenti? »

« J’vais tellement perdre toutes mes followers. » (j’ai honte d’admettre que je pense à ça régulièrement. J’vous jure que c’est pas parce que je mène un train de vie princier à la #influencerlife avec mes 114 followers Instagram.)

Ultimement, je finis par publier parce que je sais que ça fait plaisir aux grands-parents, aux amis, aux tantes et aux oncles qui voient pas pupuce autant qu’ils aimeraient.

Reste que j’ai toujours peur de faire chier quelqu’un avec mes photos de bébé.

Récemment, on a sous-entendu que je publiais des photos de ma fille qui feuillette des livres pour montrer qu’elle est intelligente. Pour me vanter, peut-être? Quelque chose comme ça.

Vous dire comment mon alarme interne d’insécure a sonné fort et longtemps…

J’ai rien publié pendant quelques jours, honteuse, avec l’impression qu’on venait de me prendre en défaut. Est-ce que je voulais me vanter? Est-ce que je cherchais à prouver quelque chose? Est-ce que je voulais montrer à la face du monde que ma fille est un génie (j’pense pas qu’elle est un génie, même si j’pense qu’elle est très brillante)?

J’y ai réfléchi pour vrai. Je me suis questionnée sur mes motivations. Longtemps (probablement trop longtemps mais ça, c’est le propre des anxieux, han.)

La seule conclusion à laquelle j’ai pu venir, c’est que je publie des photos de ma fille qui joue avec des livres parce que mon coeur de maman est fier que ma fille aime jouer avec des livres.

Pas parce que je pense que ça la place au-dessus de quiconque. Pas parce que je pense que ça va faire d’elle la prochaine Katherine Johnson. Juste parce que j’aime les livres pis que j’suis contente de partager cette passion là avec elle.

Si j’aimais jouer au hockey comme j’aime lire et que le jouet préféré de ma fille c’était une puck du Canadien de Montréal, probablement que mon téléphone serait bourré de photos de pucks de hockey dégoulinantes de bave.

Ça m’a fait réaliser que Facebook, même si on a l’impression qu’on y étale notre vie au grand complet, manque cruellement de profondeur. Derrière la photo de ma fille à quatre pattes dans la Patate à vélo et La doudou qui ne sentait pas bon, il y a son père et moi qui lui avons bâti une petite bibliothèque bien garnie, plusieurs mois avant qu’elle ne vienne au monde. Il y a deux parents qui voulaient transmettre l’amour de la lecture à leur p’tite Doune parce qu’eux-mêmes cultivent cet amour qui leur a été transmis par les bibliothèques pleines de leurs enfances respectives. Il y a une maman qui a déjà été une toute petite fille à qui d’autres enfants disaient des choses très méchantes et qui se réfugiait dans ses livres jusqu’à très tard le soir parce qu’elle y trouvait des amis. Il y a un papa qui aimait les dragons, les chevaliers et les bibittes fantastiques et qui passait des nuits blanches dans sa chambre, éclairé à la flashlight, à dévorer le Seigneur des Anneaux, qu’il a fini par apprendre par coeur (sans blague).

Je repensais à ça, et à toutes les portes que d’aimer lire nous a ouvertes, à mon chum et à moi, et je me suis rendue compte que s’il y a bien une chose que je ne devais pas avoir honte de partager, c’est des photos de ma fille qui lit. C’est une richesse qui la gardera indépendante et libre: libre de se questionner, de douter, de critiquer, d’apprendre. Et si les réseaux sociaux servent à étaler les bouttes les plus beaux de notre existence, eh ben, ma fille qui aime les livres, c’est pas mal haut dans mon échelle des beaux bouttes de mon existence.

Note éditoriale: au-delà de tout ça, est-ce qu’on peut arrêter d’avoir peur d’avoir l’air intelligent? Personne est gêné de cuisiner comme Ricardo (mon idole), de courir vite, de manier le pinceau comme personne ou de chanter comme la Callas. Faque pourquoi cette gêne et cette fausse modestie quand notre talent, c’est d’être doué pour la réflexion critique, mettons?


À propos L'énervée

J'ai essayé la psycho et le marketing, puis j'ai décidé de retourner à mes premières amours: l'écriture et le journalisme. Je suis maman et ça m'occupe la majeure partie du temps. Quand il en reste un peu je lis, j'écris, je tricote et je marche jusqu'au parc avec ma fille.

Laissez un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *