La Bolle


Je sais pas si vous m’auriez aimée quand j’étais floune. J’étais gossante.

 

Bon, j’étais plein d’autres choses, quand même.

 

Mais j’étais gossante. Un peu.

 

Assez pour être fuie et niaisée et mise dans une p’tite boîte – déjà, déjà les p’tites boîtes – sur laquelle il était écrit en gros, parce qu’il aurait surtout pas fallu le manquer: «La Bolle». Pis si y’a bien une connaissance qui soit innée, une chose qui soit inscrite en caractère gras dans notre code génétique, c’est que si tu tiens à ta réputation, tu te tiens loin de la bolle à l’école. Surtout si elle est grosse. Ah, doux souvenirs.

 

J’étais la deuxième de classe, toujours, parce qu’il y avait David en premier. De la maternelle à la sixième année, on a respecté cette hiérarchie. C’était correct parce que David était fichtrement intelligent. Jamais j’aurais contesté sa supériorité intellectuelle. Sa place lui revenait et la mienne me satisfaisait. Et pis j’avais droit aux mêmes avantages sociaux. Choisir ta place en classe pis laver les tableaux à la récré, c’est le Saint Graal des récompenses quand t’as neuf ans.

 

Si je dis que j’étais gossante, c’est parce que ça me montait à la tête un peu quand même, être wise. J’aimais ça avoir la bonne réponse devant tout l’monde. J’aimais ça qu’on me dise que j’étais bonne. J’aimais ça être la chouchou du prof.

 

J’avais pleinement confiance en mes moyens. J’étais pas très bonne en maths mais c’était pas grave parce que je torchais solide en français. Je préparais jamais mes exposés oraux mais c’était pas grave parce que, comme j’ai déjà dit à ma mère: «c’est facile, faut juste parler pendant trois minutes devant la classe. Je vais improviser.»

 

Faut pas s’prendre pour de la marde, pareil.

 

J’avais mille projets. Je prenais des cours de n’importe quoi, je chantais dans la chorale à l’Église, même si j’allais pas à l’Église, je faisais du bénévolat et du théâtre, j’écrivais. Je voulais être archéologue, journaliste, scénariste, psychiatre… Je voulais toute faire, toute voir, toute absorber. Pis le plus beau, c’est que toute ça semblait possible.

 

C’était avant le secondaire. Le secondaire. La machine à briser des rêves. Un gros monstre mangeur d’innocence. «Meurs, candeur! Meurs!»

 

«…Meurs plus!»

 

Mais bon. J’me plains pas. Le secondaire, c’est dur pour tout le monde.

 

Les années ont passé. J’ai gommé La Bolle comme on efface un dessin botché. C’était pas une bonne version, c’était pas une bonne épreuve. À la place, j’ai cessé de parler plus fort que les autres. Ce que je voulais, c’était vivre et mourir invisible. Je pensais que c’était ce qu’on attendait de moi. C’était l’époque où je croyais que ce qu’on attendait de moi, c’était important.

 

C’qui a de beau avec les perceptions, c’est qu’on peut les changer.

 

Je pourrais pas vous décrire la route. Elle était trop longue et trop dure et trop belle. Je peux vous parler de la destination. Je commence à la voir. Elle pend au bout de mon nez. J’vais rejoindre La Bolle. On s’en va parler plus fort que les autres pis improviser des plans pas possibles. Ensemble.

 


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l’adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.

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