La marâtre 1


On dirait que plus je me rapproche du moment où j’aurai des enfants, moins je suis pressée d’en avoir. Peut-être que c’est moi qui s’en fais trop (fort probable), mais on dirait que la perspective d’avoir une petite vie entre mes mains – maladroites – devient de plus en plus angoissante. J’ai de la misère à produire ma déclaration d’impôts et je pourrais porter un enfant pendant 9 mois, l’accoucher et en faire un bon citoyen? Je sais ben qu’y disent que ça vient tout seul, pis toute, mais quand même.

Anyway.

Le fait est que, dernièrement, un p’tit bonhomme de trois ans est entré dans ma vie par le biais de son père, avec qui je partage maintenant mes week-ends et un soir de semaine, quand on est chanceux. Le mot me faisait peur, parce qu’on dirait que je l’associe à des responsabilités énormes et à un rôle un peu de merde, mais ça fait de moi une belle-mère, sort of. Névrosée et belle-mère? Oui, mesdames et messieurs.

Étrangement, le processus se déroule bien. Je dis étrangement parce que je croyais que je passerais le plus clair de mon temps libre à angoisser à propos de ma définition de tâches et à fouiller le net du sous-sol au grenier à la recherche de témoignages et d’un mode d’emploi pour devenir le parfait à-côté-parental-pas-sa-mère-y’en-a-déjà-une.

Faut dire que monsieur est facile. Ce qui est une bonne chose parce que j’ai l’autorité d’un hamster obèse qui se promène les bajoues pleines (avouez que ça fait pas sérieux).

Je me questionne, quand même. Quand des amis nous rendent visite, je me compare.

«Seigneur. Ses histoires de dinosaures sont ben meilleures que les miennes… Pis sa voix de bébé sonne ben mieux.»

Je trouve que je manque de naturel. Je me dis que je dois être une partenaire de jeu vraiment plate. À titre d’exemple, avant qu’on puisse se mettre à jouer sérieusement aux dinosaures (c’est sérieux, le jurassique), bonhomme a dû, une pointe d’exaspération dans la voix, m’apprendre à reconnaître les principaux dinosaures.

Tricératops = celui avec une couronne de Roi-Soleil en arrière de la tête. C’est celui que je suis incapable de dessiner.
Brachiosaure = long cou
Diplodocus = long cou itou (2 longs cous, sérieux?)
Tyrannosaure = dents tranchantes
Coelophysis = aucune idée, mais y’aime ben dire ce mot-là
Vélociraptor = le p’tit qui court vite

Comme c’est dans ma nature de douter de mes compétences, ben je doute de mes compétences «parentales». Je vais même jusqu’à douter qu’un enfant puisse m’aimer et m’adopter, parce que je ne comprends pas pourquoi je serais plus hot que n’importe quelle autre fille qui sortirait avec son père.

Et pis, et pis… évidemment, comme la vie est ben faite, est arrivé un événement qui m’a rappelé que mes inquiétudes sont teintées de ma vision du monde, et que ma vision du monde n’est pas celle de tout le monde.

Ça devait être un samedi matin, parce qu’on allait faire l’épicerie et qu’on fait l’épicerie après  avoir récupéré bonhomme chez sa mère le samedi matin. C’est toujours un beau moment parce que c’est le premier moment de la semaine qu’on passe tous les trois ensemble.

On venait de se stationner. Mon chum était déjà dehors, parti à la recherche d’un panier. Je m’affairais à sortir monsieur de son siège d’appoint. Y babillait ses histoires de vélociraptors qui vont jouer au parc (!) en agitant des figurines de dinosaures de tout bord tout côté, manquant de me crever un oeil au passage. Alors que je m’apprêtais à le prendre dans mes bras, il a incliné la tête et m’a regardée.

«Je t’aime!»

Ça m’a rentré dedans comme un troupeau de Stégosaures. Si y’a ben une personne au monde qui est pas obligée de m’aimer, c’est lui! Il a pas demandé à ce que ses parents se séparent, et il a surtout pas demandé à ce qu’à partir de maintenant, une grand’brune de la Rive-Nord lui fasse prendre son bain le samedi soir.

Personne lui a demandé de me dire qu’il m’aime. Lui-même, avec la compréhension qu’il a du mot aimer, il a décidé que ça s’appliquait à sa relation avec moi. J’ai trouvé ça beau. Ça m’a fait réaliser que je ne peux pas lui refuser le droit de m’aimer. Il n’a aucun agenda caché. Il m’a exposé un sentiment brut, exempt de toute distorsion qu’amènent la vie et ses expériences. Il m’a aussi mise devant une évidence: c’est pas à moi de décider si je mérite d’être aimée.


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l'adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.


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Un commentaire à propos de “La marâtre

  • Maman

    C est tout ce que ça prend avec les enfants…de l amour tout simple. Le reste vient après.
    Les leçons de vie viennent souvent des enfants ma pitoune! Je t aime fort xxx