La soliste


À 11 ans, je chantais dans une chorale de paroisse. C’était au début des années 2000. Au même moment, je tripais sur le livre «Conversations avec Dieu», je rêvais de devenir soeur et je voulais entrer au couvent.

 

J’étais une bien étrange enfant avec de biens étranges passe-temps.

 

Toujours est-il que je chantais dans un choeur. C’est une de mes amies qui m’y avait invitée. Je me souviens avoir hésité avant d’accepter son invitation parce que j’étais alors très angoissée par les églises, presqu’autant que je l’étais par les boutiques d’antiquités du Vieux-Montréal, que j’avais en horreur et qui me faisaient faire des cauchemars. J’ai tout de même accepté de rejoindre la chorale, parce que j’aimais bien pousser la note.

 

Après quelques semaines à pratiquer mes cantiques, j’ai commencé à prendre mes aises et à chanter la gloire de Dieu (j’peux pas croire que j’écris ça) avec assurance. «Elle chante ben, la p’tite!», que disaient la cheffe de choeur et quelques mamans bénévoles qui aidaient à l’organisation. J’étais fière comme un paon.

 

Un jour, on m’a annoncé que j’allais chanter un petit solo. Quel honneur c’était, un solo! Comme j’étais heureuse qu’on ait pensé à moi!

 

Mon enthousiasme a pris le bord aussi vite qu’il était arrivé. Je n’avais jamais chanté devant une si grosse foule (le parterre de l’église Saint-Joseph, c’était pas rien), et puis j’allais performer seule pendant ce moment, aussi court soit-il, ce qui voulait dire que personne me couvrirait si je devais, horreur!, fausser.

 

Et ça, ça ne pouvait pas arriver.

 

Debout, derrière mon banc, à la première répétition où je devais m’exécuter seule, je tremblais comme une feuille.

 

«Pas capable», que je me suis dit. J’ai fait exprès de chanter comme un pied.

 

Les femmes de la rangée d’à côté ont pouffé de rire. J’ai pas chanté le maudit solo, qui a été offert à une autre choriste.

 

J’étais triste, mais soulagée. C’était trop risqué, j’aurais été nerveuse avant chaque répétition. Et puis j’étais bien à l’aise là où j’étais, à l’abri des regards des spectateurs, à l’arrière du choeur.

 

Y’a pas eu de solo à ce moment-là, puis y’en a jamais eu après non plus, puisque j’ai plus chanté ni avec, ni devant personne après ce soir-là. Je pourrais pas l’affirmer avec certitude, mais je crois bien que c’est la première fois où j’ai préféré cracher sur une opportunité plutôt que de prendre un risque, mon fragile ego ne pouvant absorber le coût trop élevé d’un potentiel échec.

 

C’est nono parce que je fais pareil aujourd’hui avec tous les projets qui me tiennent à coeur et qui ont le potentiel de me rendre heureuse. Le bouquin que j’essaie d’écrire depuis la nuit des temps? Pas assez parfait, l’idée est pas assez développée, les mots sont pas assez justes. Mon dossier d’admission à l’université? Nah, pas assez parfait non plus. Juste un peu plus d’expérience, qu’il me faut. De toute façon, j’ai peut-être même pas fait le parfait choix de carrière, faudra aller voir un orienteur pour être sûr, sûr, sûr.

 

Pareil pour mon blogue. Mes textes sont toujours poches et bons pour la poubelle, jusqu’à temps que mon chum me force à les lui faire lire et fasse ressortir ce qu’il a aimé à chaque fois. Et alors je les relis avec un regard différent et je les aime un peu plus, et je les publie.

 

Et, tranquillement, je slaque un peu sur la perfection.

 

Et j’ai recommencé à chanter, en pyjama, dans le salon, pour ma fille.


À propos L'énervée

J'ai essayé la psycho et le marketing, puis j'ai décidé de retourner à mes premières amours: l'écriture et le journalisme. Je suis maman et ça m'occupe la majeure partie du temps. Quand il en reste un peu je lis, j'écris, je tricote et je marche jusqu'au parc avec ma fille.

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