La thérapie par l’héroïne – 16/09/2016


 

On apprenait la semaine dernière que Santé Canada s’apprête à permettre aux médecins de prescrire de l’héroïne à certains patients aux prises avec un problème de dépendance aux opioïdes. Le gouvernement évoque une crise de surdose grave pour justifier sa décision.

Notre premier réflexe pourrait être de penser que c’est un peu weird de fournir de l’héroïne à des héroïnomanes pour les amener à consommer moins d’héroïne. De l’extérieur, ça semble effectivement être une drôle d’équation.

Pourtant, la thérapie supervisée à l’héroïne est utilisée avec succès dans quelques pays, dont la Suède, l’Allemagne et les Pays-Bas. Ici-même, au Canada, un projet pilote a permis de conclure que ce type de traitement est plus efficace que plusieurs autres traitements à la méthadone.

 

Si ça semble contre-productif, qu’est-ce qui fait que ça marche?

Il faut d’abord savoir que la thérapie par l’héroïne est un traitement qui s’inscrit dans une approche de réduction des méfaits. Contrairement à la prohibition, où les consommateurs sont considérés comme des criminels et non comme des individus aux prises avec un problème de consommation (allô les États-Unis!), l’approche de réduction des méfaits vise à tolérer la consommation de drogue pour mieux l’encadrer. On part en quelque sorte du principe qu’il y aura toujours des consommateurs. Ce qu’on veut, c’est rendre leur consommation la plus sécuritaire possible et donner les moyens à ceux qui souhaitent cesser de consommer de le faire. À titre d’exemple, le fait de fournir des seringues propres fait partie de l’approche de réduction des méfaits.

Pour qu’un médecin puisse prescrire à un patient une thérapie supervisée à l’héroïne, il faut que celui-ci réponde à certains critères. Il faut notamment que d’autres thérapies visant l’arrêt de la consommation aient échoué. C’est, en quelque sorte, une solution de dernier recours pour permettre aux consommateurs chroniques de mener une vie normale malgré la consommation. Au lieu de punir les consommateurs incapables de s’en sortir, on les encadre, on les supporte, on leur fournit un environnement sécuritaire. Certains réussissent à regagner le marché du travail et à mener une vie tout à fait normale, tout en continuant de consommer.

 

…Mener une vie normale en continuant de consommer? WTF?

Ce qui arrive, c’est que l’héroïne, ça coûte cher. Non seulement ça coûte cher, mais il faut en acheter beaucoup, puisque l’effet est très court et que le consommateur cherchera à revivre son high le plus souvent possible. Le consommateur régulier passera donc la majorité de son temps à essayer de mettre la main sur l’argent nécessaire pour acheter sa prochaine dose. Or, certains consommateurs vont se tourner vers le crime pour trouver l’argent dont ils ont besoin. On a d’ailleurs remarqué une baisse importante du taux de criminalité dans les régions où on a introduit la thérapie supervisée à l’héroïne.

Une fois que les consommateurs ciblés par la thérapie n’ont plus à commettre des crimes pour obtenir leur prochaine dose, ils ont l’opportunité de se consacrer à d’autres activités. Ils sont libérés du stress constant qu’apporte la recherche d’argent. Ils peuvent consacrer leur énergie à d’autres sphères de leur vie qu’ils négligeaient. Plusieurs études ont noté une hausse de l’estime de soi chez les participants, de même qu’un meilleur état de santé général suite à la thérapie. Certains en viennent même à ne plus avoir besoin de consommer du tout.

C’est l’une des raisons qui pousse une part importante d’intervenants à s’élever contre la prohibition. On parle de plus en plus de l’échec de la guerre à la drogue, sujet que je pourrai aborder dans une autre capsule (pis Dieu sait qu’y’en a des affaires à dire là-dessus!). On ne remarque aucun effet positif de la prohibition sur la consommation. Zéro. Les gens ne consomment pas moins que depuis le début de la guerre à la drogue, et ceux qui consomment sont, règle générale, laissés à eux-mêmes. Or, ceux qu’on laisserait à eux-mêmes dans le système actuel voient souvent leur état s’améliorer lorsqu’on emploie des méthodes alternatives, comme la thérapie par l’héroïne.

 

La guerre à la drogue… meh.

Si, après 100 ans de guerre à la drogue, on arrive à la conclusion que les méthodes traditionnelles de contrôle ne fonctionnent pas, je trouve que c’est bien qu’on se brasse la cage collectivement un peu et qu’on intègre certaines méthodes plus alternatives ayant fait leur preuve. La thérapie supervisée à l’héroïne n’enrayera pas la consommation d’héroïne. Ce n’est pas le but. Mais la prohibition n’enraye pas non plus la consommation d’héroïne, on le voit bien. Alors il nous reste qu’à choisir la meilleure des solutions, c’est à dire celle qui est la plus susceptible d’assurer la sécurité de la population, celle qui protégera le mieux les consommateurs, qui consommeront de toute façon.


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l’adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.

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