Le droit d’exister


J’ai sauté en parachute.

 

T’sais, les clichés pleins de symboles un peu cheesy?

 

J’ai sauté en parachute.

 

L’item le plus bucket-listé de l’histoire de l’humanité. Se crisser en bas d’un avion en faisant confiance à l’assemblage de tissus qui doit freiner ta chute.

 

J’avais pas envie. Le matin, j’ai bu deux gorgées de café. J’ai jeté le reste dans le lavabo de la salle de bain. Pas déjeuné. J’avais l’estomac et la tête ailleurs.

 

«Pis si j’meurs?»

 

«J’mourrai.»

 

J’ai roulé, la radio à off. Une heure d’autoroute à avoir la chienne tout en sachant au fond d’moi que j’devais continuer à rouler, que j’devais mettre le suit qu’on allait m’tendre, que j’devais embarquer dans l’avion pis sauter. Que j’devais avoir peur.

 

J’me suis rendue. Une boule dans l’estomac, le goût d’brailler. Le même sentiment d’impuissance que j’ressens chaque fois où j’me retrouve seule face à moi-même. Avec quelque chose de plus. Avec l’impression étrange d’entrer en contact avec quelque chose de primal, avec le moment big-bang qui a fait de moi qui je suis.

 

«Sors de ton char. Fais juste te rendre à l’accueil.»

 

La fille à l’accueil qui demande qui veut sauter en premier. Moé, la nuche, qui lève la main ben haut, l’index ben drette, pour être certaine d’être vue. Après toute, si j’meurs aujourd’hui, aussi ben mourir avant que le ciel se couvre.

 

Le one-piece. Le harnais. Les lunettes.

 

Embarque dans l’avion. Une machine à hélices avec deux bancs de cafétéria fixés par terre. Tassés comme des sardines.

 

On s’éloigne du sol. Lentement. L’ascension est pas douce du tout. Ça shake de partout, la porte qu’on franchira pour sauter fait un vacarme d’enfer.

 

Je ressens la même chose chaque fois que je prends l’avion. Un vague à l’âme, une fois que les bungalows, les 4×4, les haies de cèdres et les piscines se fondent en une grande étendue indifférenciée verte et bleue. La certitude que ma place est pas en bas, et que si elle l’est, je l’ai pas encore trouvée.

 

La porte s’ouvre. J’ai déjà été plus nerveuse, mais le coeur veut me sortir de la poitrine.

 

J’avance. Mon corps est suspendu hors de l’avion. Je suis retenue par un harnais. J’ai les pieds dans le vide. Je ne peux plus reculer. Je vais m’élancer dans le vide. Si j’avais eu le temps de le faire, j’aurais réfléchi à l’aspect invraisemblable du moment. À l’incongruence qu’il y a entre la peur viscérale de mourir et l’action délibérée de sauter d’un avion en marche.

 

J’aurais pu prendre le temps de penser à tout ça. J’ai eu trois secondes. Ma tête aurait été capable de réfléchir à tout ça en trois secondes.

 

J’ai regardé en bas. J’ai crié. Pas un cri de mort. Un cri de vie.

 

J’ai viraillé un peu, le vent frette qui me fouettait la face. J’ai pensé à retourner dans l’avion, quand j’ai compris ce qui venait de s’passer. Niaiseux, je sais.

 

J’ai ouvert les yeux. C’était doux. Rien de ce que je m’imaginais. De haut, la terre avait l’air d’une maquette cheap en papier mâché. Une vision irréelle qui m’a ému. Je n’ai plus pensé à mourir. J’observais, comme si je voyais pour la première fois. Je m’émerveillais de voir tout entiers les lacs, les montagnes. Je profitais de la chance inouïe que j’avais d’être à cet endroit, à cet instant. Que mon parachute s’ouvre ou pas, j’aurais vu ça. J’aurais été plus grande que moi.

 

Arrivée au sol, je me sens légère. Légère, mais pleine. Pleine de force, pleine d’un respect nouveau envers moi.

 

Je suis quelqu’un. Je suis imparfaite. Je suis forte. Je suis vulnérable. Je suis pleine d’un chaos qui fait de moi quelqu’un d’unique. J’ai le droit d’exister. J’ai le droit d’embrasser la vie.


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l’adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.

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