Le téléphone


Tic. Tic. Tic.

Le geste n’était pas nerveux. Le bruit engendré par le soulèvement de son ongle contre le bois dur de la table de chevet agissait comme un métronome dictant le rythme à suivre à son esprit pour ne pas dérailler, pour ne pas capoter.

Tic, tic, tic.

Tic.

Tic, tic.

Elle fixait son téléphone, qui n’en finissait plus de rester muet. Elle avait l’impression qu’à force de le surveiller, qu’à force de le presser de vibrer, il finirait par craquer et capterait un message lui étant destiné.

Tic, Tic, Tic, Tic.

Bzzzzzz.

Tabarnak. Un osti de courriel.

Elle n’en pouvait plus de ce lit trop grand, de cette commode vide.

Elle se repassait en boucle les dernières conversations qu’ils avaient eues. Il lui avait pourtant dit qu’elle était la femme de sa vie, qu’il n’imaginait personne d’autre porter ses enfants. Ce devait être temporaire. Il allait tôt ou tard réaliser qu’il ne pouvait trouver ailleurs une partenaire mieux agencée à lui.

Leurs cicatrices étaient compatibles, personne d’autre n’arriverait à le saisir, à le guérir.

Cette nouvelle fille dont il lui avait parlé, c’était rien de sérieux. À preuve, il n’avait que de mauvais mots à son égard: colérique, jalouse, bête comme ses pieds. Oh, elle avait un corps de déesse, apparemment. Mais ça, ça fait un temps. Une fois que chaque pouce carré de peau a été tâté et pressé et embrassé, ça prend autre chose. Ça prend de la matière, de la connexion. Et ça, c’était avec elle qu’il l’avait, elle en était convaincue.

Il l’avait quittée neuf mois plus tôt. Elle s’était dit qu’elle l’attendrait au moins jusqu’à l’automne. Le temps qu’il fasse ses expériences, qu’il la compare à d’autres et qu’il revienne. Si le délai venait à expirer, elle savait pas ce qu’elle ferait. Peut-être finirait-elle par tomber sur quelqu’un qui lui ferait oublier l’autre.

Est-ce qu’elle retournerait vraiment avec lui s’il revenait cogner à sa porte, repentant? Non. Elle savait bien au fond d’elle que la faille qui les séparait s’était érodée jusqu’à en devenir un canyon et que la distance à parcourir était maintenant infranchissable. Pourtant, quelque chose la forçait à s’acharner, à espérer que la vie reprenne dans quelque chose qui était mort depuis longtemps.

Bzzzzzz.

« Salut. T’as pas viré les sous ce matin pour le loyer. Fais ça rapidement STP. Merci. »

Y’avait pas compris, encore. Demain, peut-être.


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l'adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.

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