Lettre à ma fille (1)


J’te regarde. Tu fais rien, tu joues avec un biberon à moitié vide que tu fais tourner entre tes mains, tu fais des « TADADA » en agitant tes p’tits bras potelés dans les airs, et je me dis – encore – que la tâche est trop importante, trop cruciale, et que je sais pas quoi faire de cette pression à part peut-être l’ignorer et faire comme si je savais ce que je faisais, tout le temps.

Tu souris aux inconnus qui croisent notre chemin. Tu te fais dire toute la journée que t’es belle. Tu comprends pas encore l’emprise que ces mots-là peuvent avoir sur quelqu’un. Ta beauté me fait peur autant qu’elle me fascine. Comment tu te percevras dans le regard des autres?

Qui voudra profiter de toi en premier? Tu verras, trop tôt, ces faces #commanditées qui te diront que ta bouche a besoin d’être gonflée aux #lipfillers, que tu devrais boire du #detoxtea pour ton ventre, qui gagnerait à être plus plat, qu’un #contouring bien maîtrisé creuserait tes joues rebondies, tes joues que j’aime tant et qui te donnent l’air espiègle.

Tu croiseras dans la rue des hommes qui rivaliseront d’imagination pour qualifier ton corps, ton corps qu’ils chercheront ensuite à s’approprier en criant bien fort à qui veut l’entendre qu’ils te mettraient bien la main au cul. Certains le feront.

Les crisses.

Tu croiseras des femmes qui te dévisageront longuement pour vérifier que leurs fesses ou leurs cuisses sont « plus que » ou « moins que » les tiennes. Tu épieras peut-être toi-même les pages Insta des ex de ton chum, des blondes de ton ex, pour comparer l’élasticité de votre peau, la brillance de vos cheveux, l’espace qu’il y a ou qu’il n’y a pas entre vos seins.

Combien de fois par jour je peux te dire que t’es belle? J’essaie de balancer: t’es drôle, t’es intelligente, t’es curieuse, agile, dégourdie. Ton père se prive pas et le dit chaque fois qu’il le pense, oui, mais ton père s’est jamais formalisé du regard que l’autre pose sur lui. Il s’est jamais défini par lui. Ton père est fort avant d’être cute, déterminé avant d’être doux. Il est convaincant, pas hormonal. J’espère que ça se transmet de père en fille.

Angoisse et contrôle sont de proches voisins. J’aimerais trouver des façons de te protéger sans t’étouffer. Comment t’inculquer la douceur, l’empathie et le respect mais aussi la fougue, le courage et la force? J’ai peur que tu perdes ta candeur en grandissant dans un monde qui voudra tous les jours te faire courber l’échine. Je voudrais que tu puisses déjà me dire comment je peux t’outiller sans être dans tes pattes pendant que tu parcoures le monde et que tu en absorbes ses beautés, t’indignes de ses travers.


Tu gazouilles et tu cries en gesticulant des gestes « gros comme ça ». J’ai hâte de savoir de quoi tu parles avec passion comme ça. Tu voles des morceaux de tarte aux pommes à ton père et tu ris quand ça goûte sucré sur ta langue.

Empêche-toi jamais de crier, ma fille.

Ni de manger de la tarte aux pommes.


À propos L'énervée

J'ai essayé la psycho et le marketing, puis j'ai décidé de retourner à mes premières amours: l'écriture et le journalisme. Je suis maman et ça m'occupe la majeure partie du temps. Quand il en reste un peu je lis, j'écris, je tricote et je marche jusqu'au parc avec ma fille.

Laissez un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *