Madame Catastrophe attend la fin du monde


Chez la psy. Le dos ben drette sur ma chaise, les doigts scotchés au rebord des appuis-bras.

« Ça fait un an que j’ai mal à l’ovaire gauche. C’t’arrivé deux fois que j’ai eu tellement mal au début d’mes règles que j’ai vomi pis j’ai failli perdre connaissance. J’avais des frissons pis toute. J’ai checké sur les forums pis c’est super fréquent quand même ça a l’air, le cancer des ovaires dans la vingtaine.

– Ben là, le cancer… Tsé, dans cette région-là, ça peut être ben des affaires… Juste le stress, ça peut décaler ton cycle au complet. Ça peut être un kyste, ça peut être un peu d’inflammation, ça peut être musculaire…

– Oui mais j’ai des symptômes du cancer des ovaires. Depuis un an.

– Ben ça r’garde ben, t’es pas encore morte! Pis t’sais, toute est un symptôme du cancer, t’as assez fouillé sur internet pour savoir ça. Pis mettons que c’était le cancer… ben tu vas te faire traiter!

– Oui mais j’ai checké pis le cancer des ovaires ça laisse pratiquement aucune chance parce que quand tu commences à avoir mal y’é trop tard.

– … t’es rendue loin en tabarouette là. »

Catastrophisation
Distorsion cognitive (c.-à-d. erreur de pensée, pensée erronée). Tendance à assumer que de tous les scénarios possibles, c’est le pire qui se produira. Propension à exagérer l’importance de problèmes mineurs.

De tous les comportements liés à l’angoisse, j’pense que c’est celui qui m’donne le plus de trouble. Ça a beau faire des années que j’suis en thérapie à travailler là-dessus, pis j’ai beau exercer un bon contrôle sur mon anxiété, cette habitude-là de toujours attendre le pire me colle au derrière. En fait, c’est plus qu’attendre le pire; c’est être absolument convaincu que c’est le pire qui va s’produire. Pis si vous m’dites le contraire, ben vous comprenez rien. Vous voyez ben que j’ai l’cancer, c’t’affaire!

Pour avoir jasé avec ben du monde de mes angoisses de mort pis de maladie, je sais qu’on est toute une gang à s’imaginer que le grain d’beauté disproportionné sur notre avant-bras est un premier signe du cancer généralisé qui va nous tuer pis que le serrement de poitrine qui nous fatigue depuis 10 minutes c’est notre coeur qui a de plus en plus de misère à battre pis qui va lâcher d’une seconde à l’autre. Mais la santé a pas l’monopole de la catastrophe, que nenni! À preuve:

  • Trop d’choix c’est comme pas assez: quand j’étais célibataire, j’étais persuadée que c’était IMPOSSIBLE que dans toute l’univers je puisse finir par croiser LE gars qui allait être fait pour moi et pour qui j’allais être faite. J’allais donc finir ma vie seule, sans enfants et mal pas baisée.
  • Parce que j’ai mis plus de temps que ce qui est prévu pour finir mon bac (c’t’écrit où ça, d’ailleurs, qu’y faut finir son bac dans les temps prescrits?), je ne suis qu’une épave procrastinatrice qui fera jamais rien d’sa triste vie (cry me a river).
  • J’ai dépensé vraiment trop d’argent pour une paire de sandales pas confortables que j’rentabiliserai jamais. J’exerce aucun contrôle sur mes dépenses. J’vais faire faillite. J’ai p’t’être même déjà fait faillite pis j’le sais pas!
  • J’suis sortie avec mes amis dans un bar le vendredi soir, j’ai mangé d’la scrap. J’ai soupé avec d’la famille le samedi, j’ai bu plein d’vin. Y’avait pu rien à bouffer le dimanche, ça fait que j’ai mangé du resto. C’est sûr que j’ai pris 15 livres en trois jours pis que dans 2 mois j’vais être retournée au 250 livres auquel j’appartiens. J’ai eu l’malheur de juste aller au gym 2 fois, en plus? J’aurais vraiment pas dû donner mon vieux linge.
  • J’avais pas envie de faire l’amour hier. J’ai perdu ma libido à tout jamais, pis mon chum va se sentir privé de sexe, pis y va arrêter de m’aimer, pis y va me laisser, pis j’vais vieillir aigrie. Pis triste. Pis lui y va s’trouver une chix pas angoissée à la libido infinie.

Quand vient l’temps d’imaginer la fin du monde, ma créativité est sans limites.

Reste que, c’est ben drôle sur papier, mais ces scénarios-là, même si je sais qu’ils sont farfelus et limites paranoïaques, occasionnent une panique qui, elle, n’a rien de fictif.

Moi, en pleine crise.

Moi, en pleine crise.

Ouain, pis après?

Si j’ai zéro contrôle sur l’apparition de ces pensées anxiogènes, j’ai appris que j’ai le plein contrôle sur c’que j’fais avec une fois qu’elles sont là.

Si j’les nourris, elles vont grossir pis j’vais m’sentir envahie.
Si j’les prive d’oxygène, elles vont mourir de leur belle mort (starve them to deaaaaath!!).

Pour les priver d’oxygène, faut d’abord que j’les reconnaisse. La première chose que j’fais quand je sens l’angoisse monter en moi, c’est donc de trouver quelles pensées sont à la source de c’que j’ressens. Quand c’est fait, je me rappelle ma tendance à l’exagération. Ça permet de faire baisser la tension d’un cran.

Ensuite, je m’efforce de trouver des alternatives à mes scénarios de fin du monde. Ma douleur à l’ovaire, c’est probablement pas un cancer. Ça peut vraiment juste être une crampe, une douleur musculaire, un kyste qui va passer tu-seul ou même mon imagination. C’est l’étape à laquelle j’me rappelle le principe du rasoir d’Occam: l’hypothèse la plus simple est la plus probable. Merci, Occam. You da real MVP.

Finalement, je travaille à relativiser ma perception. Si le pire devait s’produire, ça s’rait tu tant que ça une catastrophe ou bedon ça s’rait tu juste ben plate? Si mon chum me laissait, j’aurais ben d’la peine, mais j’mourrais pas, ma foi du bon Dieu! Pis si j’reprenais 100 livres, j’serais pas super fière de moi, mais ma vie s’arrêterait pas là non plus!

Après avoir passé toutes ces étapes, j’suis non seulement moins en train d’courir comme une poule pas d’tête les baguettes en l’air, mais j’suis aussi rassurée sur mes compétences pis sur ma capacité à gérer les problèmes qui pourraient s’présenter à moi. Non, ça fait pas partir l’angoisse à tout jamais, pis oui, ça va être à recommencer dans 30 minutes ou dans 2 jours, mais c’est franchement satisfaisant de pouvoir dire à la p’tite voix dans ma tête «kin ma maudite, va t’coucher astheure. Pis débouche-moé donc une bière avant.»


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l’adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.

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