Nuances


J’ai de la difficulté avec les nuances, avec les demi tons. J’aime les cadres, les limites, le blanc, le noir, les frontières bien définies. Ça transparaît dans tout ce que je fais et ça teint mes relations. Je cherche les bons et les méchants. J’aime que l’un ait raison et que l’autre ait tort. J’ai de la difficulté à comprendre que le bien et le mal peuvent vivre à deux dans une seule personne.

J’ai pensé pendant un temps que c’était lié à un trouble de la personnalité. En bonne névrosée, j’avais besoin de me faire fitter dans un moule. C’est rassurant, les moules. Ça donne une excuse. Ça permet d’éviter de courir le risque de se tromper, ça permet d’échapper à l’angoisse qui vient avec l’autodétermination, avec l’exploration de soi, avec les «qui je suis, moi?», les «qu’est-ce que je vaux?» et, surtout, les «qu’est-ce que je veux?». Un cadre offre la possibilité de se sauver de la nécessité de s’affirmer pour exister et laisse un mot définir ce que l’on est. C’est confortable.

« C’est de l’abus. C’est de la violence conjugale. Sauve ta peau. »

Les mots auraient dû avoir l’effet d’un coup de casserole reçu en pleine tête. Si ça avait été le cas, je serais pas ici à vous relater cette histoire. Je ne comprenais pas. J’entendais l’angoisse, la tristesse, la colère dans la voix de mes amis, de ma famille. J’entendais les mots, j’entendais l’inquiétude.

« Tu meures par en dedans! »

Je les regardais, des points d’interrogation dans les yeux. Avec le recul, je me reconnais bien. Sous mon apparente candeur se cache la pire tête de cochon que vous ayez jamais rencontrée. Mon obstination à nier ce qui sautait aux yeux de tous relevait, en partie, du moins, à une grande blessure à l’orgueil (c’pas vrai que c’t’ostie là va fucker notre couple) et à une pointe d’arrogance (voir que j’me serais embarquée dans une relation malsaine. MOÉ. Voir.). Il fallait qu’ils se trompent tous. Comment moi, qui suis naturellement touchée par toutes les formes de violence conjugale, future psy, de surcroît, ne pourrais-je la reconnaître lorsqu’elle a cours sous mon propre toit?

Ben c’t’arrivé. J’avais la face ben étampée dedans pis j’ai rien vu.

Ça fait presque deux ans. Des morceaux de l’histoire m’échappent encore. On me répète que j’ai été victime d’abus. Je réplique avec un sourire en coin. «Come on. C’est juste un con dans une mer de cons.»

C’est juste une plate histoire de violence conjugale de plus. Même pas de coups. Pas de quoi faire un film. Ok, un film français, peut-être.

Puis j’entends un mot, je me remémore une odeur. Je retourne un an derrière et je me crispe dans les bras de mon chum. On dirait que je me réveille d’un cauchemar. Je dois faire un effort pour fixer le mur près de moi, pour me ramener à la réalité, pour me rappeler que je ne suis plus dans cet appartement blanc qui sentait le javellisant à n’être qu’un pion sur le plateau d’un jeu sadique.

Ce que je trouve le plus difficile, c’est de ne pas pouvoir accoler à mon ex l’étiquette de méchant-batteur-de-femme-alcoolique-qui-sacre-à-tour-de-bras. Je dis souvent que s’il m’avait frappée j’aurais eu plus de facilité à percevoir la toxicité de la situation et, peut-être, j’aurais quitté plus rapidement. Or, je serais peut-être ben restée pareil et la réalité est plus nuancée que ça.

Avec le recul, je reconnais des signes qui auraient pu m’indiquer que quelque chose ne tournait pas rond. Je les voyais, évidemment. Je choisissais de les camoufler. Plus ils étaient gros, plus ça demandait d’efforts… mais y’avait rien de trop difficile pour éviter d’être abandonnée.

Je doutais

De mon intelligence, de mes compétences, de mes décisions, de mes envies, de ce que je disais, de mes goûts, de mes projets d’avenir, de mes valeurs… Je me demandais constamment si je faisais le bon choix, du kit que je choisissais de porter le matin à la carrière que j’envisageais de poursuivre.

Je sentais que je devenais folle

Quand ça allait mal, c’était ma faute. Une chicane qui dégénère, un souper raté, un budget réduit pour les vacances d’été, son humeur de marde à lui, le chat qui pisse à terre, notre vie sexuelle plate comme la Saskatchewan, lui qui décide d’aller voir ailleurs, la bouffe qu’on perd parce qu’on cuisine pas assez: toute moé. Si j’essayais ne serait-ce que de diviser la faute en deux – même ⅔ moi ⅓ lui – je devais m’attendre à une solide et agressive riposte. Comment est-ce que je pouvais oser lui reprocher quoi que ce soit? Il en faisait tellement pour nous deux! Après des années à me faire dire que tout était ma faute, j’ai fini par croire que j’étais fondamentalement et irrémédiablement brisée, indigne de réussir quoi que ce soit et folle.

Je marchais sur des oeufs

Le temps que je passais à la maison entre le moment où j’arrivais de travailler et le moment où lui arrivait de travailler était consacré à m’assurer que rien ne puisse le faire sortir de ses gonds durant la soirée. Je me repassais nos textos de la journée en tête pour tenter de deviner dans quel état d’esprit il était et je m’assurais que le souper soit prêt à servir à son arrivée. Chaque phrase que je prononçais était une alumette qui pouvait mettre le feu à une forêt de bois mort. Je pensais qu’en prévoyant tout, je pourrais éviter reproches et remarques assassines. Erreur.

J’étais isolée

Ma famille? Énervante. Mes amies? Immatures. Mes collègues? Chiants. La voisine? Folle. Étrangement, il m’a jamais autant reproché de pas sortir et de pas avoir d’amis qu’après qu’il m’eut convaincue que tous ceux qui entraient dans ma vie ne méritaient pas que je leur consacre du temps. Peut-être que c’est qu’il le voulait tout entier pour lui, mon temps.

Je me détestais

Je dois dire que j’avais déjà une faible estime de moi quand j’ai rencontré mon ex. La dévalorisation quotidienne à laquelle j’étais confrontée n’a fait qu’achever un travail qui était déjà entamé. Je ne méritais rien d’autre qu’être l’ombre de quelqu’un. Je n’avais rien à offrir. J’étais chanceuse, au fond. Personne d’autre que lui n’accepterait de porter le fardeau que j’étais.

J’intellectualisais

Par des contorsions mentales herculéennes, je trouvais toujours une façon de rendre l’inacceptable acceptable. Ça m’a amenée à tolérer des comportements et des paroles que je ne laisserais plus jamais passer aujourd’hui. Ça me rassurait. Je me disais que si une chose est explicable d’une quelconque façon, c’est qu’elle est normale et acceptable. C’est une conclusion super erronée, mais c’était suffisant pour me garder dans un confortable déni. J’ai donc trouvé des explications rationnelles aux infidélités, aux paroles blessantes qu’il m’adressait, aux demandes répétées qu’il me faisait à l’effet qu’il aimerait qu’on pratique l’amour libre (mais juste d’un bord – le sien – parce que ça lui ferait ben’trop de quoi de savoir qu’un autre homme puisse me toucher) et alouette.

J’aimerais retourner dans le passé et me prendre dans mes bras, me pogner par le fond de culottes, m’attacher dans une pièce fermée à clé et me bercer jusqu’à temps que j’arrête d’avoir mal. J’aimerais que la moi de l’époque puisse voir la moi d’aujourd’hui. Elle y croirait pas.


À propos L'énervée

Drama queen anxieuse un peu bougonneuse qui étudie en psycho (classique) et qui aime ben rire de ses travers. Aimerait se réincarner en chat (pour fouèrrer pis manger) et avoir accès à la plus grosse réserve de laine au monde (parce que tricoter, ça la calme). Possède une quantité inquiétante de journaux intimes remplis. Est passée par une phase gothique à l'adolescence. Est un être humain décent. À pense, en téka.

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