Tu veux pas un p’tit verre de vin?


En me rendant au salon de coiffure ce jour-là, je me rappelle une discussion lue quelques mois plus tôt sur un forum d’anxieux. L’instigatrice de la discussion parlait de son angoisse de la coiffeuse, angoisse tirant son origine de la croyance que toutes les travailleuses du cheveu et leurs clients ont un talent inné pour le small talk.

 

Comment je peux signifier à ma coiffeuse que j’ai pas envie de parler? Que je veux juste me faire coiffer en silence?, demandait l’auteure du billet.

 

Réponds juste avec des phrases brèves, elle va comprendre, répondit l’un.

 

Les coiffeuses ont besoin d’un break de jasette, de temps en temps. Elle va pas t’en vouloir de pas parler, ça va peut-être même lui faire du bien!, répondit l’autre.

 

C’est vrai, ça, que je me suis dit, garant ma voiture dans le stationnement du salon. Pas besoin de parler. Anyway, y’aura probablement d’autres clientes plus volubiles que moi pour faire la conversation.

 

C’est que le défi potentiel est de taille. Avec une coloration, une coupe et une mise en plis au programme, je serai au salon pour au moins trois bonnes heures. Je sais même pas si j’ai déjà parlé avec mon chum pendant trois heures non-stop.

 

Rassemblant mon courage et arborant une démarche qui se veut cool et décontractée, j’entre au salon.

 

Rien à faire. Ces endroits me font perdre tous mes moyens.

 

Assise près de deux clientes qui ne se connaissent ni d’Ève ni d’Adam mais qui bavardent comme si elles avaient grandi ensemble, multipliant les selfies et les stories Instagram, le potinage et les histoires de cul, je fige.

 

Oh god. Mon téléphone. Faut que j’pitonne sur mon téléphone. Toute. L’après. Midi. No eye contact.

 


 

Pas moyen d’y échapper. La coloriste me lance: «Faque tu fais quoi dans la vie? Ça fait longtemps que t’habites dans le coin?»

 

Mon cerveau surchauffe. Elle s’attend à quel genre de réponse? J’suis supposée dire quoi d’autre que: j’ai étudié en psycho, j’suis en congé de maternité, on habite dans le coin depuis le mois de juillet? Comment tu peux faire du millage sur une question comme ça? Y’a une limite à ajouter des détails inutiles à une réponse à une question triviale, non? Faut tu que j’lui parle de mes cours préférés? Du nombre de couches que ma fille souille par jour? Des bonnes crêpes que mon chum cuisine le dimanche matin? Faut tu que je lui renvoie ses questions? C’est cave, je sais déjà qu’elle est coloriste dans un salon, pis on se connait pas assez pour que je la questionne sur sa vie personnelle, quand même… Comment les gens font?

 


 

Pendant que je passe sous le séchoir, la coloriste me jette un regard que je sens plein de compassion:

 

Tu veux pas un p’tit verre de vin, pour relaxer un peu?

 

MA SAUVEUSE! Si j’avais pas été si mal à l’aise, j’aurais sans doute éclaté de rire. De quoi je dois avoir l’air… Même si je suis hyper inconfortable, je suis soulagée de savoir que mon manque d’habiletés sociales passe pour une extrême timidité, et non pas pour du snobisme de bas niveau.

 

Je bois le verre de vin offert avec plaisir.

 

Il me rend pas plus bavarde. Juste plus confortable avec mon obstiné silence.

 


À propos L'énervée

J'ai essayé la psycho et le marketing, puis j'ai décidé de retourner à mes premières amours: l'écriture et le journalisme. Je suis maman et ça m'occupe la majeure partie du temps. Quand il en reste un peu je lis, j'écris, je tricote et je marche jusqu'au parc avec ma fille.

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